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OPALE VENISE IRISEE - Les 10 premiers chapitres

Les chapitres 1 à 8 sont déjà parus sur mon autre blog : Couloeuvre. Je les mets tous ici en rappel, et publie pour la première fois les chapitres 9 et 10. Bonne lecture !...

 

1

 

A cette heure improbable de la nuit, elle suivait, indécise, une ombre qui venait d'affoler sans explication les battements de son pouls. L'humidité montait du sol jusqu'à ses genoux et à ses cuisses, et elle commençait à regretter sa folle entreprise... et de ne pas s'être habillée plus chaudement ! Elle resserra sur elle son manteau trop court, eut tout juste le temps de voir l'ombre se faire happer par l'obscurité au coin de la ruelle, ôta ses chaussures pour courir en silence sur ses bas qui filèrent à l'instant. Elle pesta à mi-voix, tâchant de retrouver la trace de ce personnage mystérieux et de ne pas se blesser. Cette fois, l'eau gagna ses chevilles, éclaboussa ses mollets lorsque l'orage, parachevant le tout, se déversa à pleins baquets sur la ville. Elle se sentait transie et moite maintenant, se trouvait dans un quartier qu'elle n'avait pas l'habitude de fréquenter de jour, alors la nuit !... Elle glissa sur le pavé flou et se fit la réflexion qu'avec un tel déluge, Venise – comme elle ! - pourrait bien se retrouver une fois de plus les pieds dans l'eau !...

 

Quelqu'un la bouscula brutalement et la retint dans le même temps pour lui éviter la chute. Elle sentit son épaule exploser, son cœur se décrocher et revenir en place à grands coups de marteau, tandis que l'horloge de l'église du quartier se mit à grelotter deux coups. Tout se bousculait dans son esprit : elle ne savait pas si elle devait remercier ou envoyer bouler ce maladroit ; elle comprenait tout à coup qu'elle s'était beaucoup attardée dans les ruelles en pleine nuit ; qu'elle avait bel et bien perdu la trace de celui qu'elle poursuivait et la mauvaise humeur la submergea. Elle gonfla ses poumons d'un air saturé d'humidité, elle allait cracher sa hargne à l'inconnu mais elle retint soudain son souffle... Elle venait de s'apercevoir que la mer lui arrivait à mi-cuisse – déjà ! - et qu'une agitation inhabituelle emplissait les rues. Des groupes rendus muets par l'effort, la distance et surtout la force des éléments tentaient de se déplacer, sans logique ; des silhouettes solitaires également... Dans la pénombre, elle reconnut l'uniforme des pompiers qui s'affairaient étrangement, ici ou là. Tout semblait parfaitement irréel, dans un univers obscur dominé par les claques du vent que ponctuait le clapotis de l'eau, où les spirales habiles que formaient les éléments semblaient plus vraies que les mouvements saccadés et lourds des humains robotisés. Une gondole en difficulté pointait au bout de la ruelle. D'ici et malgré les jeux d'ombres et de faibles lueurs, elle pouvait voir que le gondolier n'avait pas pris le temps de revêtir sa tenue pour les touristes qu'il était hirsute et qu'il se débattait de son mieux pour maintenir son embarcation à flot.

 

Elle esquissa un sourire songeur, frissonna et mit un moment avant de saisir que l'inconnu, demeuré mystérieusement à ses côtés, s'adressait à elle :

- Ça ira ? lui demandait-il.

- Hein ? Oui, je crois...

Il ne semblait pas convaincu. Elle était désormais en train de se dire qu'elle aimait bien le son grave et feutré de sa voix. Elle se secoua. La situation exigeait qu'elle se reprenne ! Elle le regarda en face pour la première fois et resta bouche bée. L'individu était l'ombre qu'elle avait passé une partie de la nuit à poursuivre. Elle en était sûre.

 

 

16/11/12

 

2

 

 

Malgré l'urgence de la situation, il la considérait avec un petit sourire narquois. Elle jeta un coup d’œil sur sa propre tenue et se maudit. Elle devait ressembler à un chat tout mouillé ! Elle avait beau jeu de se moquer du gondolier tout à l'heure. L'inconnu se mit à le héler, la poussa sans un mot dans l'embarcation qu'elle n'avait pas du tout l'intention de prendre. Elle s'ébroua, ce qui eut pour effet de fouetter les deux hommes, qui sursautèrent malgré les trombes d'eau qui leur saturaient les yeux, les oreilles, les narines, la bouche, leur ruisselaient dans le cou, plaquaient leurs vêtements liquéfiés sur leurs corps comme fondus dans le bronze.

- Non ! cria-t-elle, peut-être pour conjurer le silence cotonneux qui lui obstruait les oreilles. Je veux pas y aller !...

Comme l'homme insistait et que le gondolier joignait ses efforts aux siens pour l'obliger à monter, elle s'accrocha à l'inconnu :

- J'habite ici !

L'homme, un instant déstabilisé, la regarda :

- C'est faux ! Je connais tout le monde dans ce quartier. Dites à ce gondolier où il doit vous amener et rentrez chez vous !...

- J'habite au rez-de-chaussée !...

L'inconnu eut un doute, mais il n'avait aucune envie de se charger d'une âme errante en plus de ce qu'il avait à faire cette nuit !...

- Alors, mettez-vous au service des pompiers ! lui lança-t-il, et il s'en fut en tâchant de fendre les flots, tel un homme ivre.

Elle ne l'entendait pas de cette oreille, et au risque de paraître désagréable, impolie, pot-de-colle ou tout à la fois, elle coula de la gondole qui gîta dangereusement, râla contre le rebord qui la retenait encore malgré elle, s'en détacha rageusement et se mit à courir au ralenti contre le courant qui l'entraînait dans la direction opposée à celle qu'avait prise l'inconnu. Pourquoi se mettait-elle ainsi à sa remorque ? Elle n'aurait su le dire. De même qu'elle n'aurait su dire pourquoi, au début de la nuit, elle s'était mise à le suivre...Mais une force impérative la poussait à le faire. Et jamais elle ne s'opposait à une intuition...

 

Il fut aspiré dans une cour et se faufila dans la colonne d'un escalier à claire-voie. Au moins, là-haut, ils auraient les pieds au sec, se dit-elle ! Enfin, tout était relatif... Elle n'aimait pas ces escaliers tournant autour d'un axe de pierre, mais elle réprima son vertige. L'escalier était haut, elle commençait à souffler lorsqu'il s'aperçut qu'elle le suivait encore.

- Que faites-vous là ? soupira-t-il d'un air découragé.

- Je... Je ne sais pas vraiment, si vous voulez le savoir !... Et elle lui décocha bêtement un timide sourire.

Elle n'avait pas l'air d'une folle, ni d'une fille qui cherche l'aventure. Il ne comprenait pas son obstination mais il accepta de discuter un peu, maintenant qu'ils bénéficiaient au moins d'un abri.

- Écoutez, je ne sais pas ce qui vous pousse à me suivre, mais là, je suis en mission. Laissez-moi faire mon travail, je vous prie...

- Votre travail, c'est de quitter le navire avant qu'il sombre ? Ou plutôt, de fuir l'inondation sans vous préoccuper des gens là-dessous qui vont trinquer ?...

Elle eut une grimace de dégoût en pensant à l'eau saumâtre qui leur servirait de coupe trop pleine... Il se méprit sur son expression.

- Et vous ? Je croyais vous avoir proposé d'aider les pompiers... Ça n'a pas l'air d'être une de vos priorités non plus !...

Elle lui en voulut aussitôt mais dut reconnaître qu'il n'avait pas tort. Que se passait-il ? Tout allait de travers... Depuis cette course idiote en pleine nuit, jusqu'à cette inondation qui menaçait Venise une fois de plus, et surtout ses habitants... Et elle était là, à se vexer parce qu'un parfait inconnu la remettait à sa place !...

Il n'avait pas cherché à la planter là pendant ses réflexions. Elle fut surprise de l'entendre rire doucement...

- Moquez-vous de moi ! Ne vous gênez...

- Non ! Ce n'est pas ça, je vous assure. En fait, ce qui me fait rire, c'est que j'ai pu lire sur votre visage toutes vos pensées...

Elle le regarda, stupéfaite. Dans la faible veilleuse de l'escalier, elle renversa la tête en arrière pour mieux le dévisager à son tour. Il était agréable à regarder, ça ne faisait aucun doute, et il avait un sourire à vous faire chavirer l'Amoco-Cadiz... De toute façon, son cœur à elle était en effet plein d'une marée noire, et il ne faudrait sans doute pas grand-chose pour le faire déborder et engendrer une nouvelle catastrophe !

- C'est bon ! Suivez-moi ! lui dit-il soudain.

- Pardon ?

- Allez ! C'est ce que vous faites depuis le début de la nuit, non ? Alors, venez !...

Comment savait-il ?... Comment s'était-il aperçu... avait-il pu... ? Elle débordait cette fois de rage mais la curiosité fut la plus forte, et surtout, ne surtout pas avoir l'impression d'avoir fait tout ça pour rien !...

Elle le suivit donc jusque sur les toits. Elle dut faire attention à ne pas déraper sur les tuiles glissantes, elle soupira à l'idée de se trouver de nouveau sans protection sous le déluge. Il l'appela. Il avait trouvé refuge sous une avancée de toit. C'était un peu risqué de se faufiler là-dessous, mais ça avait l'air de tenir. Ils étaient un peu serrés, il se mit à gesticuler sans qu'elle comprenne pourquoi lorsqu'il sortit un appareil-photo haut de gamme. A son regard étonné, il répondit d'un signe de tête :

- Vous comprenez maintenant ? Je suis photographe de presse, et je dois prendre des clichés de la catastrophe pour mon journal...

- Mais, vous n'interrogez pas les gens ?

- Ben non, pas vraiment. Enfin, un peu, mais ça, c'est plutôt le boulot du journaliste, non ?

Elle hocha la tête, indécise.

 

 

16/11/12

 

3

 

Ils se turent alors pour embrasser d'un coup d’œil le large panorama sur la ville qui sombrait. L'eau forçait partout le passage, engorgeant et chevauchant l'arche des ponts et dégueulait sa colère bouillonnante à grand fracas. Dans les ruelles, sur les places, elle menaçait d'atteindre les étages supérieurs des bâtiments. La jeune fille eut une pensée pour le terrible gâchis qui allait s'ensuivre pour les habitants. Les gondoles n'avaient jamais filé si vite ni de manière si désordonnée ! D'ailleurs, un ballet agité semblait indiquer que les gondoliers avaient pris la décision de les amarrer définitivement. Seuls les vaporetti semblaient encore de service pour les secours. Les rares piétons qui se débattaient encore contre la nuit et les flots semblaient errer au ralenti, vidés de leurs forces. Cependant, ils luttaient, tels des pantins inutiles...

 

 

Attirée par un cliquetis continu et des sortes de flashes répétés dans la nuit, la jeune fille finit par quitter des yeux la scène qui l'hypnotisait pour se tourner vers l'homme qui ne cessait de prendre clichés sur clichés.

- A quoi... ?

- Je travaille ! coupa-t-il sans jamais s'interrompre.

Elle le regarda, ébahie. Elle ravala sa question, à laquelle il avait partiellement répondu, d'ailleurs, et se renfrogna. Elle se décida, furieuse, à tourner les talons. Elle en avait soupé des manières de ce rustre ! Et elle en avait par-dessus la tête de toute cette flotte ! Dans la ville, dans ses yeux, dans son cœur... Assez ! Elle dévala l'escalier tournant au risque de se précipiter la tête la première au moins dix fois. Entre le rez-de-chaussée et le premier étage, il lui fallut surmonter un haut-le-cœur avant d'oser pénétrer dans la masse noire liquide, froide et vaseuse, qui empestait. Elle détestait se mouvoir dans une eau dont elle ne voyait pas le fond. Elle était servie !...

 

 

Avant de se lancer, elle leva le regard, et l'aube naissante à l'horizon lui rendit un semblant d'espoir. D'ailleurs, il semblait qu'il en allait ainsi pour tous les Vénitiens dont elle pouvait deviner les silhouettes dans un sombre théâtre d'ombres qui se détachait sur une bande plus claire, au fond du tableau. Un nouveau gondolier se présenta miraculeusement devant elle et lui proposa son aide. Elle lui sauta presque dans les bras et se laissa choir lourdement entre deux personnes renfermées verrouillées sur elles-mêmes qui ne bougèrent pas d'un pouce.

- Où allez-vous, mademoiselle ? s'enquit le gondolier.

Il dut répéter sa question. Elle partait déjà dans une semi-somnolence en se laissant bercer. Elle ouvrit un œil, telle une chouette, mauvais d'ailleurs... Elle ne daigna pas répondre. Le gondolier, philosophe, haussa les épaules et la laissa s'échouer dans le sommeil.

Lorsqu'elle rouvrit un œil, hébété cette fois, elle découvrit qu'elle était toujours dans la gondole ; son conducteur assis à l'avant mangeait un sandwich avec appétit. Il semblait apprécier cette pause. Elle n'avait aucune idée de l'heure qu'il pouvait être et tenta de se fier à la couleur du ciel. Il ne pleuvait plus. Bonne nouvelle ! Mais l'obscurité en plein jour ne lui disait rien de bon.

- C'est quelle heure ? bougonna-t-elle.

- Quatre heures cinq.

Elle se demanda sérieusement s'il allait ajouter les secondes puis secoua la tête comme pour effacer ses pensées idiotes.

- C'est l'heure du goûter, alors ? Elle essayait de se montrer gentille...

- Non, celui du repas tout court.

Elle écarquilla les yeux, il hocha la tête en croquant à pleines dents son pain garni de salade qui débordait. Cela signifiait donc que, depuis qu'il l'avait prise à son bord, à l'aube, c'était sa première pause...

 

D'ailleurs, elle n'objecta pas qu'elle avait vu les autres gondoliers amarrer leurs bateaux près des habitations, les embarcadères ayant disparu depuis longtemps sous les trombes d'eau. Elle ne savait pas s'ils avaient tous pris cette initiative. Apparemment, celui-là, pas. Après tout, elle s'en fichait... Il était là pour elle, et elle n'avait plus le courage de rien. Elle l'observa un peu mieux et constata les dégâts de la journée sur son visage ravagé par la fatigue et dévoré par une broussaille noire. Elle avisa une bouteille sous le banc, se pencha et la lui tendit, comme pour lui montrer qu'elle compatissait. En souriant, il farfouilla dans un sachet en plastique, en sortit un nouveau sandwich qu'il lui offrit. Elle avait vu des pommes dans le fond de son sac, secoua la tête et lui indiqua, toujours muette, ce qui lui faisait envie. Il acquiesça de la même manière. Elle se leva, tituba lourdement pour saisir la pomme.

 

26/11/12

 

4

 

 

 

 

Le vaporetto le déposa devant l'entrée de son immeuble de presse... Il savait sans avoir besoin de l'observer que tout le rez-de-chaussée était noyé depuis longtemps, mais ils avaient l'habitude et n'y laissaient que du mobilier d'accueil aisément récupérable. Quant au plancher et aux murs, hé bien, on lessiverait... Ça ne serait pas la première fois !... En revanche, le premier étage commençait lui aussi à se retrouver sous le niveau de la crue. Il soupira, lorsque son chef apparut à une fenêtre du second étage et le héla :

 

- On t'attend ! Arrive, ton espresso est chaud !

 

Avisant l'imposte de l'entrée sous l'eau, il préféra grimper directement par l'extérieur, s'agrippant aux barreaux en fer forgé des fenêtres. Il entra par l'une d'elles, dépourvues de barreaux, au troisième étage.

 

- Fais voir ! dit le patron, sans autre forme de politesse.

 

 

 

 

 

 

 

Professionnel, Luigi lui tendit son appareil. Matteo visionna rapidement les clichés, le visage tendu.

 

- Ça va chez vous ? demanda le photographe d'une voix blanche.

 

Son chef leva un bref regard, parut vouloir commenter l'allure de clochard de son ami, se retint...

 

- A peu près ! J'ai envoyé la famille dans l'arrière-pays, ils sont chez ma belle-mère.

 

Luigi hocha la tête, comme si la nouvelle lui suffisait à comprendre. Rien de l'état de leur appartement, rien de leur hâte nocturne, ni de l'agitation autour d'eux...

 

- Heureusement que les greniers sont aménagés pour ceux qui n'ont pas cette solution de repli... ajouta Matteo, tout en restant sur une photo.

 

Luigi jeta un œil par-dessus son épaule. La vue montrait des touristes en maillot de bain qui se baignaient avec le sourire sur la piazza San Marco...

 

- Y en a beaucoup comme ça ?

 

- Deux-trois...

 

 

 

 

 

 

 

Le chef les parcourut toutes rapidement, pour s'arrêter sur celles où les touristes faisaient le buzz : l'un d'eux surfait dans une calle entre les hauts murs, un autre jouait à l'homme-grenouille, d'autres faisaient du canoë... Une autre encore montrait un couple assis en terrasse, l'eau arrivant juste sous leur siège... Il leva les yeux au ciel, reprit son inspection cliché par cliché.

 

- OK. File les envoyer au marbre, on fait une pleine page photos à la Une !... Vois avec Oriano pour les titres et les légendes. On va tirer de jour, exceptionnellement. Place à l'urgence !... Il y aura une édition du soir.

 

 

 

 

 

 

 

Luigi en conclut qu'il avait fait du bon boulot. Il allait partir quand Matteo le rappela, lui tendant une photo papier :

 

- Tiens ! Si tu la croises, avertis-moi !

 

Il s'agissait d'une photo d'amateur agrandie. Il la reconnut immédiatement.

 

- Qui c'est ?

 

- Elle est soupçonnée d'avoir enlevé un enfant...

 

 

 

 

 

 

 

Après cette folle nuit d'insécurité pour tous les Vénitiens, après l'organisation des secours dans l'urgence, après sa fièvre à rendre compte de la réalité par ses prises de vue, sans relâche, sa brève rencontre nocturne lui revint en mémoire comme un ras-de-marée refoulé... La jeune fille qui l'avait suivi ! Une ravisseuse d'enfants ?!...

 

 

 

 

 

02/12/12

 

5

 

- Attends !

Son chef le rappelait encore une fois...

- T'as eu le temps de passer chez toi ?

- Chez moi ? Luigi eut un petit sourire dérisoire. Avait-il encore un chez lui, après le déluge de cette nuit et après sa séparation tumultueuse d'avec la femme qu'il aimait toujours ?... Quelle bêtise !

- Non !

- Tu devrais, t'as une tête à faire peur !...

Il haussa les épaules, de mauvaise humeur. De toute façon, il n'avait plus personne à qui plaire, alors... Et il avait du boulot ! Par-dessus la tête !... A croire que tout débordait, en ce moment ! Ça devait être la saison qui voulait ça !...

 

 

Il repensa à cette fille. Une allure de chat mouillé, mais avec toute cette flotte, c'était le cas de tout le monde, non ? Plutôt petite... Cependant, à ses yeux, tout le monde paraissait nain, vue sa haute taille. Ça n'était pas un critère. Même la couleur de ses cheveux n'était pas identifiable. Tous les cheveux fonçaient, une fois mouillés... Mais elle était la fille de la photo, il en était sûr. Devait-il la chercher ? Ou laisser tomber ? Après tout, qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire ? Il avait d'autres... chats à fouetter !...

 

 

 

Cependant, si Matteo lui en avait parlé et lui avait laissé la photo, c'est qu'il comptait sur lui pour un prochain papier... Hé bien ! Ce n'était vraiment pas l'urgence. Et vue sa manie de lui coller à la trace, c'est elle qui le retrouverait, il aurait pu le parier ! Il n'était que temps d'aller transférer ses photos sur son ordinateur pour les envoyer, et de joindre Oriano pour le texte. Dès qu'il s'assit, il sut qu'il ne pourrait résister longtemps au sommeil...

 

 

***************

 

Un faux mouvement la précipita par-dessus bord. Le gondolier retint son rire au milieu des miettes de son deuxième sandwich, se précipita pour saisir sa perche et la lui tendre. Elle s'accrocha, se hissa lourdement sur l'embarcation qui gîta et oscilla à toute vitesse. Elle se remettait à peine qu'elle entendit un énorme rire fuser. Son conducteur n'en pouvait plus... Elle lui jeta un regard assassin et devant son air bon enfant, elle sourit et finit par joindre son rire au sien. Elle riait tout en claquant des dents. Son maquillage avait coulé et elle faisait peur à voir. Il l'invita à s'asseoir sous le roof, chercha une couverture sous une bâche, la lui enroula autour des épaules et redevint sérieux, même si une flamme d'amusement dansait encore au fond de ses yeux noirs :

- Sans rire ! Il faut me dire où je vous dépose maintenant. Je vous ai trimbalée toute la journée, mais la nuit ne va pas tarder à revenir, et peut-être la pluie aussi. Il ne faut pas que vous passiez de nouveau vingt-quatre heures dehors... Et moi, je dois rentrer chez moi. Je suis fourbu !

Elle le fixait sans remuer. Elle se demandait où c'était, chez lui, et s'il avait encore un chez lui, après cette nuit démente. Il avait raison, bien entendu. Mais... rentrer ? Rentrer ? Quels mots curieux...

- Vous avez qu'à me laisser là, c'est rien, j'habite pas loin...

- Là ? Où ça... Hééé !

 

 

 

Elle s'était débarrassée de la couverture et recommençait à passer par-dessus bord, il la retint juste à temps...

- Ma parole ! Vous êtes folle !

- Faut pas vous inquiéter ! J'y vais !

Il la retint plus fermement.

- Pas question ! Je ne vais pas vous laisser dans cet état !

- Qu'est-ce qu'il a mon état ?

Un pompier, alerté par le bruit et le chahut, s'approcha.

- Que se passe-t-il ? Besoin d'aide ?

- Non ! lança-t-elle.

- Si ! protesta le gondolier. Cette jeune-fille a passé la nuit dehors et la journée dans mon bateau et ne veut pas me dire où je dois la conduire pour rentrer chez elle...

Cependant, elle ne restait pas inactive et après avoir tout tenté pour échapper à sa poigne d'acier, elle lui mordit méchamment la main et sauta dans le courant opaque.

 

 

02/12/12

 

6

 

 

A peine arrivé chez lui, Luigi se jeta rageusement sous la douche. Il la prit brûlante, se savonna jusqu'à s'écorcher la peau pour éliminer tant bien que mal cette odeur de vase écœurante dont il ne parvenait pas à se débarrasser, se sécha soigneusement, avec plusieurs serviettes successives. Il voulait oublier jusqu'à l'idée de l'eau !... Il alluma son ordinateur tout en mettant par acquis de conscience ses vêtements et les serviettes dans la machine à laver, la mit en route en attrapant au vol un morceau de pain de mie et un bout de fromage et s'assit à son bureau, impatient de voir ce que ses confrères relataient de la catastrophe... Il passa un bon moment à lire et visiter les sites professionnels pour se faire une idée globale. Pas fameux... Et la météo n'avait pas l'air d'annoncer une rémission dans les jours à venir, loin de là !... S'il l'avait pu, il aurait décidé de se laver au Chianti, à l'avenir !..

 

 

Il ouvrit sa boîte mail. Un courriel d'un de ses amis et confrères résidant près de Naples l'alerta. Comment avait-il pu passer à côté de ça ?!... Il surfa rapidement sur les sites informatifs et trouva confirmation de ce que lui annonçait Bartolomeo. Était-ce possible ? Il vérifia une fois de plus la nouvelle, appela Matteo pour savoir s'il était au courant... En effet ! Il semblait que toute la planète fût en proie à des phénomènes météorologiques irrationnels ! Les pôles fondaient à une allure vertigineuse sous l'effet d'une chaleur torride ; les régions tempérées s'enfonçaient de plus en plus sous le niveau de la mer, submergées par les inondations ; le sud et les zones habituellement chaudes crépitaient et partaient en fumée sous les incendies... Bartolomeo souffrait déjà de graves brûlures et avait trouvé un tas de cendres en lieu et place de sa maison... Les communes ne savaient plus où permettre aux populations de se réfugier ! Inquiet pour sa famille qu'il avait laissée là-bas, Luigi rappela son patron pour lui dire qu'il prenait la route et le tiendrait au courant pour le journal... Matteo n'eut pas le temps de lui répondre qu'il avait déjà raccroché.

 

Alors qu'il approchait de sa Maserati sur le parking, le reporter reconnut la silhouette de la jeune fille de la nuit. Il se dit que ces dernières vingt-quatre heures décidément folles n'annonçaient rien de bon pour l'avenir !... Il l'appela. Il ne connaissait même pas son prénom !.. Elle se retourna, hésita, prête à fuir une fois de plus, se ravisa puis vint vers lui, l'air bravache.

- Encore vous ! lança-t-elle.

- Dites donc ! C'est pas vous qui me suivez encore ? Ne renversez pas les rôles !

Elle baissa les yeux, l'air buté.

- Vous avez quelque chose à faire ?

Il l'observait. Elle portait toujours les mêmes vêtements et émettait des effluves à faire pâlir un mort...

Elle n'avait rien à répondre.

- Écoutez, si vous n'avez rien de spécial à faire, je vais à Naples. Voulez-vous m'accompagner ?

Ce fut elle, cette fois, qui le dévisagea, stupéfaite.

- Qui me dit que vous n'êtes pas un bandit ? Un voyou ?...

- A vous de voir...

Furieux, il tourna les talons.

- J'ai assez perdu de temps comme ça...

Il ouvrit la portière de sa voiture, ôta son imper déjà liquide et s'installa.

- Attendez ! Je viens...

Comme elle montait à bord, il se demanda ce qui lui avait pris de l'inviter. Il ne savait rien d'elle à part qu'elle avait un comportement des plus bizarres et qu'elle sentait le bouc marin à cent mètres à la ronde...

- Au fait ! C'est comment, votre nom ?

- Angelina, et vous ?

Il dissimula un sourire... Quel ange en effet !...Boueux et noir de crasse et d'esprit...

- Luigi...

D'un autre côté, ils auraient le temps de faire connaissance, et il pourrait se faire une opinion sur cette histoire de rapt d'enfant...

- C'est loin, chez vous ?

Méfiante, elle lui jeta un regard mauvais.

- Qu'est-ce que vous avez, là,tous les hommes que je croise aujourd'hui, à vouloir savoir où j'habite ? J'en ai... 

- Figurez-vous que vous pourriez habiter les égouts de la ville que je m'en soucierais comme d'une guigne, sauf que j'aimerais bien ne pas vomir dans ma voiture à cause de votre odeur et que j'aimerais que vous fassiez un brin de toilette avant qu'on fasse toute une journée de route ensemble !...

- Une si belle voiture !... railla-t-elle. Si c'est pas du luxe, ça ! Ça gagne bien, photographe-pour-une-feuille-de-chou, on dirait ?

Vu l'air de son nouveau chauffeur du jour, elle préféra s'adoucir :

- On pourrait pas aller chez vous, plutôt ?

Il soupira. Il savait qu'il n'en tirerait rien de plus... Il accepta.

 

 

23/12/12

 

7

 

 

Il jeta un bref coup d’œil à la jeune fille qui sortait encore dégoulinante de la douche...Il grimaça involontairement.

 

- Ça va, même si je suis pas votre genre, vous pourriez être un peu plus aimable, non ? Enfin au moins, comme ça, je suis sûre que vous n'aurez pas envie de me sauter dessus !...

 

Il sourit, jugea bon de s'expliquer :

 

- Écoutez, je suis désolé, ce n'est pas pour vous la grimace... C'est juste que j'en ai soupé de toute cette flotte ! Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je partirais bien le plus tôt possible...

 

- Justement, c'est pas possible.

 

- Pardon ? Vous m'aviez bien dit que vous vouliez m'accompagner à Naples, non ?

 

- Oui ben y a que les imbéciles qui changent pas d'avis... Suis pas une imbécile !...souligna-t-elle en saisissant une pomme dans une coupe de fruits. Je peux ?... ajouta-t-elle d'un air innocent.

 

 

 

Il commençait à en avoir par-dessus la tête de cette gamine irresponsable !... Enquête pour Matteo ou pas, il allait la virer de sa vie une bonne fois pour toutes, et il retrouverait enfin un semblant de sérénité. Depuis qu'il avait croisé cette fille, tout allait de mal en pis autour de lui !

 

 

 

Il s'approcha d'elle, l'air sombre et menaçant, il attrapa ses vêtements puants, les lui colla dans les bras, la poussa dehors sur le palier sans un mot et referma brutalement la porte.

 

 

 

Il la laissa frapper, tambouriner, l'appeler puis hurler, tandis qu'il vérifiait avec un sang-froid inébranlable son paquetage pour un déplacement qui risquait d'être plus long qu'il l'aurait souhaité. Lorsqu'il rouvrit la porte pour rejoindre sa voiture, Angelina avait disparu. Un peu soupçonneux sur le parking, il s'assura d'un regard circulaire qu'il n'avait plus rien à craindre d'elle. Il s'assit au volant et démarra.

 

 

 

30/01/13

 

8

 

 

En peignoir dégoulinant sur le paillasson, devant l'appartement de ce minable de journaleux, Angelina tremblait, tenant ses vêtements boueux, malodorants et trempés en paquet informe dans ses bras. Elle s'aperçut qu'il avait oublié de lui rendre ses chaussures et se mit à tambouriner en l'appelant pour qu'il lui rouvrît et qu'elle pût récupérer son bien. En vain. Elle tenta même une explication en hurlant, à travers la porte, pour le convaincre, mais rien n'y fit. Elle finit par hausser les épaules et se mit à dévaler l'escalier pieds nus, sans trop savoir quoi décider. Une chose était sûre : elle ne remettrait jamais ces nippes puantes et glacées !... Elle les coinça en boule à tout hasard contre un seuil et alors qu'elle reprenait sa descente, la porte s'entrouvrit en grinçant.

 

- Qu'est-ce que c'est que ça ?! éructa une voix de femme en colère. Hééé !!! Reprenez vos ordures au lieu de les mettre sur mon...

 

 

 

 

 

Angelina se précipita au bas de l'immeuble, l'autre ne put la rattraper. Elle déboucha dehors, sous les paquets de pluie, immédiatement alourdie par le peignoir qui buvait l'eau à plein temps... Elle se mit à courir maladroitement au hasard. Elle ne sentait plus les blocs de glace malhabiles qu'étaient devenus ses pieds. Elle ne croisa personne dans les rues excentrées mais dès qu'elle atteignit les abords du centre-ville, les rares errants la dévisagèrent, qui choqués, qui le regard égrillard... Elle avisa un bar où une femme empilait toujours plus haut des sacs de sable derrière la vitrine de son pas-de-porte et voulut s'y glisser.

 

La femme sentit plus qu'elle n'entendit ou ne vit sa tentative et lui fit signe de passer par en haut. Elle leva les yeux et vit qu'une des fenêtres portait une enseigne de fortune : Entra qui ! Elle sourit malgré elle devant la solution de fortune mise en place pour entrer dans le bar... Elle resserra le cordon de la ceinture de son peignoir autour de sa taille, fit un nouveau double nœud et entreprit donc d'escalader la façade du bar par les grilles des fenêtres, se rétablit là où l'une d'elles avait été dégagée et rebaptisée entrée.

 

Personne dans la pièce, mais des traces d'humidité partout sur le sol. Elle descendit l'escalier et, alors qu'elle approchait du bar, elle fut nez à nez avec la patronne qui venait à sa rencontre. La femme dissimula autant que possible sa surprise, et surtout sa désapprobation, devant la tenue de la jeune-fille, et lui chuchota :

 

- Que faites-vous dans pareil attirail ?

 

Avant que la jeune fille ait pu lui répondre, elle lui saisit le bras et l'attira dans une chambre où elle ouvrit un placard à vêtements. Le sien, probablement. Elle se retourna vivement, jaugea de nouveau la demoiselle et lui sortit rapidement plusieurs habits qu'elle étala sur le lit. Puis elle entra dans un cabinet de toilette, en ressortit munie de deux grosses serviettes, les lui tendit :

 

- Tenez ! Séchez-vous et habillez-vous ! Vous viendrez manger et boire quelque chose de chaud ensuite. Le bar est là d'où je sortais quand on s'est croisées dans le couloir.

 

 

 

La jeune fille n'eut ni le temps de s'excuser pour tout le dérangement, ni celui de la remercier, et encore moins celui de lui dire qu'elle n'avait pas un sou vaillant. De toute manière, vu son dénuement, la femme savait sans doute déjà tout cela. Elle verrait bien. Pour l'instant, juste savourer la chaleur des serviettes sur son corps... et apprécier de revêtir des habits secs !

 

 

 

Lorsqu'elle entra dans le bar, il n'y avait guère qu'un ou deux clients silencieux qui sirotaient leur petit blanc du matin. La patronne servit à Angelina un petit déjeuner copieux, avec le sourire. La jeune fille tenta de lui expliquer qu'elle ne pourrait pas la payer tout de suite, la femme la rassura. Aucun problème, on pouvait bien s'entraider dans des périodes si dures !...Angelina raconta qu'elle devait rentrer chez elle pour récupérer son porte-monnaie, mais qu'elle reviendrait s'acquitter de sa dette dès que possible. Elle proposa également d'aider immédiatement la patronne à empiler d'autres sacs de sable devant la porte qui menaçait de s'ouvrir à chaque instant sous la pression des flots.

 

- Mon mari est parti donner un coup de main aux pompiers, et nous n'avons pas d'employé... précisa-t-elle. Et j'aime mieux m'occuper utilement que de me lamenter...Elle observa Angelina d'un coup d’œil professionnel :

 

- Au moins, vous avez une tenue pratique et sèche, maintenant.

 

En effet, la jeune fille préférait d'habitude les robes aux jogging et sweat shirt qu'elle portait à présent, mais elle en appréciait la chaleur et le confort. Elles trimèrent jusqu'au milieu de la nuit. Lorsqu'elles s'arrêtèrent enfin, Vittorio, le mari de Martina, n'était pas rentré et elles s'aperçurent qu'elles mouraient de faim. Elles se cuisinèrent ensemble un repas un peu plus copieux que le précédent et le partagèrent sans façon. Au moment de partir, Angelina se demandait comment faire pour rentrer, vu que désormais, elle n'était plus la bienvenue chez elle.

 

- Je vais appeler Théo, lui proposa la patronne, il arrivera par derrière, et tu pourras rentrer chez toi en gondole comme ça.

 

Et comme la jeune fille lui rappelait qu'elle n'avait pas de quoi payer sur elle, la femme ajouta :

 

- Ne t'inquiète pas ! Je m'en occupe. Tu m'as aidée toute la soirée. C'est normal...

 

 

 

Épuisée, Angelina ne lutta plus et se laissa faire. Elle s'assoupit légèrement sur une chaise le temps que le gondolier appelé par Martina, la patronne, fasse son apparition.

 

 

 

Ce fut une réelle apparition pour Angelina ! Théo était le gondolier qui l'avait trimbalée toute la journée dans son embarcation et lui avait proposé de partager son pique-nique vers quatre heures de l'après-midi...Il y avait un siècle, déjà !... Il n'avait pas dû prendre d'autre pause, ses vêtements étaient on ne peut plus fripés et trempés, les bords de son chapeau en berne, ses joues noires de barbe, cependant son regard aigu la transperça. Elle retint son souffle, comme un malfaiteur reconnu...et soupira quand il abaissa ses épaules et lui offrit un vrai sourire...

 

 

 

 

 

24/02/13

 

9

 

 

Martina comprit qu'elle ne pouvait laisser repartir le gondolier dans l'état d'épuisement extrême où il se trouvait. Elle ordonna à Angelina d'aller se coucher dans la chambre qu'elle lui avait montrée, et lui dit qu'on aviserait le lendemain. La jeune fille n'était pas en mesure de discuter et obéit, telle une automate. Alors qu'elle sombrait dans un sommeil aux profondeurs marines, elle n'entendit plus les murmures des voix que pendant un très court instant.

 

La patronne du bar était surprise que Théo n'ait pas croisé au moins une fois son mari au cours de la journée ou de la nuit précédente. Une légère inquiétude commença à se loger quelque part entre son coeur et son ventre, mais elle décida de ne pas y prêter attention. Une fois de plus, elle offrit à son hôte une cabine de douche et les vêtements de son mari, cette fois, et se mit à réchauffer ce qui restait du dîner qu'elles avaient partagé avec la jeune inconnue.

 

Comme le gondolier, remis à neuf mais arborant toujours son nouveau collier de barbe arrivait, elle lui servit une assiette fumante dont il se pourlécha les babines à l'avance. Elle le laissa manger en paix, et au moment du café, elle vint le partager avec lui. Ses questions portèrent d'abord sur la situation en ville, puis sur Angelina. Elle fronça les sourcils en constatant que Théo n'en savait guère plus qu'elle sur la jeune fille, et même, que celle-ci semblait entretenir le mystère autour de sa personne. Cela ne lui plut pas beaucoup. Cependant, Angelina avait l'air honnête, et elle l'avait aidée une partie de la nuit, alors qu'elle avait elle aussi combattu les éléments toute la journée... Martina offrit au gondolier de dormir sur le canapé du salon, et tandis qu'elle-même allait se coucher, elle se promit de tirer tout cela au clair dès le lendemain. En tous cas, elle ne laisserait pas partir la jeune fille qu'elle ne lui ait avoué qui elle était et où elle vivait. Elle eut juste le temps de reconnaître le pas de Vittorio son mari, avant de s'endormir.

 

 

 

Quand Martina entendit la sonnerie de son réveil, elle l'envoya voler au travers de la chambre. Il s'écrasa et éclata avec un bruit fracassant contre le mur, tandis qu'elle s'enfonçait un peu plus profondément sous son oreiller. Vittorio ouvrit un oeil, une ombre de sourire passa sur son visage, il fut tenté d'imiter sa femme mais, le devoir avant tout, il s'obligea à se lever. Il pensa en lui-même qu'il avait de la chance que Martina n'ait pas envoyé le réveil en travers de la fenêtre, cela lui évitait une réparation qu'il n'aurait de toute façon pas eu le temps de faire. Il trébucha en passant par le salon sur une chaussure oubliée là. Il se dit : Tiens, ma femme a un amant... et cela lui donna une irrésistible envie de rire. Il réprimait encore sa gaité en entrant dans la salle du bar. Il la trouva curieusement sombre, et la vue du mur de sac de sables devant la vitrine eut tôt fait d'effacer son sourire. Il grimpa sur un tabouret pour voir où en était la situation dans la rue. Des sacs plastiques flottaient à la surface de l'eau qui atteignait le milieu du premier étage, mais la pluie semblait avoir enfin cessé. Il soupira, et se dit qu'il irait avec Théo, puisqu'il était là, à la pêche aux sacs plastique, histoire que les poissons n'aillent pas s'en nourrir et causer une catastrophe écologique en plus de l'inondation !... Alors que le café embaumait dans la pièce et qu'il avait posé trois tasses sur une table, Martina apparut, les traits pâles mais un sourire au fond des yeux pour son diable de mari : Tu peux ajouter une tasse, on a une invitée de plus, ce matin. Il la regarda d'un air interrogateur. Théo venait d'entrer et de saluer tout le monde. Il s'assit lourdement en face d'une tasse, prit deux sucres et entreprit de tourner le sucre dans sa tasse vide. Le couple rit doucement, Vittorio emplit la tasse et Martina sortit réveiller la petite.

 

 

 

24/02/14

 

10

 

 

 

Luigi conduisait nerveusement, vaguement inquiet par l'état des routes, déjà envahies d'une sacrée couche de cette fichue flotte mais il se félicitait d'avoir pu rapidement sortir de Venise. Il habitait la périphérie, et sa banlieue se situait en retrait du front de mer, en direction de Padoue.

 

 

 

Hors de question de prendre l'avion. Les quelques radios qu'il avait pu capter répétaient que l'aéroport avait déjà disparu sous le niveau de la mer depuis plusieurs heures et ses contacts professionnels confirmaient la nouvelle. C'est donc par la route qu'il devrait gagner Naples, et cela lui paraissait à l'heure actuelle mission quasi impossible, tant les éléments semblaient jouer de concert pour bloquer les communications.

 

 

 

Il parvint laborieusement jusqu'à Padoue. Déjà épuisé par l'attention de chaque minute qu'exigeait ce type de conduite. Par-dessus tout, il était sans cesse tiraillé entre l'envie de s'arrêter pour prendre des photos et le désir de rejoindre sa famille au plus tôt. Il savait que si le niveau de l'eau ici ne baissait pas, l'approvisionnement en eau potable deviendrait bientôt problématique. Il avait pris la précaution de remplir quatre jerricans avant de partir, mais il espérait... Il ne savait plus trop ce qu'il espérait. Ne pas avoir besoin de s'en servir ? Ne pas la gaspiller ? Qu'elle ne se gâte pas avec la chaleur prévisible annoncée dans le sud ?... Il avait aussi attrapé un carton de vin qu'il n'avait pas encore descendu à la cave ( déjà inondée d'ailleurs...), ainsi que vidé son frigo et le placard à pain. Cela le rassurait un peu sur sa propre situation. Tout à coup, il prit conscience qu'il réfléchissait comme en temps de guerre. Cette idée le découragea trop. Il soupira et l'évita résolument.

 

 

 

La route en direction de Bologne paraissait plus saine. Elle était néanmoins envahie de véhicules, et bientôt, un bouchon se forma pourtant loin de la ville. Il prit son mal en patience, sortit aux nouvelles sur la chaussée. Rien. Ni carabinieri, ni rien. Il essaya de brancher sa radio sur la fréquence de l'autoroute où il était immobilisé, mais elle crachotait et il ne put rien en tirer. Les panneaux d'affichage étaient borgnes.

 

 

 

Ce qui l'inquiétait de plus en plus, c'était la chaleur qui croissait au fil des heures, voire des minutes. En bon Italien, il ne craignait pas spécialement la canicule, mais il redoutait que, chauffés à blanc dans leurs boîtes métalliques, tous ces voyageurs ne soient pris au piège. Il s'aperçut que ses voisins de gauche ( comme il se surprit à les nommer) transportaient un bébé et une petite fille qui semblaient déjà bien rouges. Il s'approcha, cogna à la fenêtre de la passagère et proposa son aide éventuelle, si besoin... La jeune femme obèse qui lui ouvrit la vitre le remercia d'un flot de paroles angoissé. Il se recula légèrement, se contenta de sourire en cherchant à voir la tête du conducteur, n'y parvint pas et s'éloigna alors que la femme continuait ses lamentations, cette fois en direction de son mari semblait-il... Vaguement inquiet après un dernier coup d'oeil aux petits à l'arrière de la voiture, il sourit toutefois à l'idée qu'il avait laissé son encombrante inconnue derrière lui et qu'au moins, il n'avait à s'occuper que de lui, ce qui serait déjà pas mal... Il rectifia aussitôt intérieurement : il aurait les mains libres pour aider autant que possible les secours en cas de besoin. Décidément, ces dernières quarante-huit heures, il se sentait la vocation d'un Saint-Bernard !...Le bébé commença à gesticuler et à geindre, il se mit à pleurnicher, puis à pleurer franchement. Lorsque sa colère explosa, il était déjà rouge et plein de sueur. Luigi chercha sa gourde déjà tiède, et la tendit machinalement à la femme obèse en levant les yeux au ciel.

 

 

 

26/02/14

 

 

 

 

 

 



28/02/2014
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